Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par Micco le Dim 16 Mar 2014, 12:50

Dites, En lisant l'histoire de de Reneka chez Rotchitos, j'ai vu la photo de L'Atalante. C'est La jumelle de La Galatea de Bezzera cette machine. Ont-elles une conception commune ? Ou l'une des deux est simplement rebadgée ?

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par zeb le Dim 16 Mar 2014, 12:53

C'est une fabrication BZ.
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Dim 06 Avr 2014, 02:06

Petit ajout sur le dernier article avec mes dernières trouvailles sur les adresses (en images) de Bezzera et du Caffè Commercio. La suite bientôt. Wink

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Dim 13 Avr 2014, 20:46

Angelo et la Chocolaterie, première partie

Dans l’épisode précédent, l’Express a filé à toute vapeur de Berlin à Milan sans passer par Turin dont j’avais pourtant annoncé l’arrêt. Sans philosopher, c’est très vite passer... alors petite marche arrière sur la naissance de la machine à café express de bar et son inventeur Angelo Moriondo.

En 1878, Kessel avait l’ébauche (avec la grosse chaudière et la dose individuelle, mais poussée de vapeur sur tout le volume de la chaudière). En 1901, Bezzera/Pavoni avaient la première production en série (avec poussée de vapeur découplée, agissant seulement sur la dose individuelle, porte-filtre et lance vapeur). L’histoire fait rarement de grands bonds en avant, mais passe plutôt par des petits détours que l’histoire avec un grand H a tendance à oublier... la faute à des archives détruites, perdues ou tout simplement mal administrées. Il existe ainsi des rescapés de l’histoire, dont on redécouvre la trace à la lumière d’événements « historiques », par le travail acharné de passionnés et, souvent, une bonne dose de chance. C’est le cas d’Angelo Moriondo, repêché par Ian Bersten (encore lui) dans son livre de 1993,* grâce aux archives françaises. Son invention recale celle de Bezzera au second rang.


Portrait d’Angelo Moriondo datant certainement de 1911.1

Angelo Moriondo a, depuis 2011, sa page Wikipédia créée grâce à des informations venant d’Angelo Moriondo lui-même (le petit-fils de l’inventeur et fils du peintre Giacomo Moriondo). La page étant assez succincte et manquant de références, et la fin du mois de mai 2014 correspondant au 100e anniversaire de sa mort, j’ai décidé d’y mettre mon grain de sel café.


En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1875


Le laboratoire

La page Wikipédia d’Angelo commence par une petite confusion. Elle dit que le grand-père de l’inventeur avait fondé une entreprise de liqueur, reprise par son fils Giacomo qui lui-même avait ensuite fondé la chocolaterie Moriondo et Gariglio avec son frère Ettore et un cousin.
Sans accès au registre d’état civil, je me suis basé sur les archives de la Stampa et de la Gazzetta. Je n’ai pas trouvé de lien direct entre la chocolaterie et Angelo Moriondo, mais tout porte à croire que ses fondateurs Agostino Moriondo et Francesco Gariglio étaient respectivement l’oncle et le cousin d’Angelo... son père Giacomo, mort peu avant 1872, qui n’est pas mentionné comme fondateur de l’entreprise apparue en 1868, était certainement un frère d’Agostino (et non d’Ettore).


Première mention de la fabrique de chocolat dans un compte-rendu de justice de 1870 (Giurisprudenza Italiana, vol 21)

Peut-être Giacomo s’occupait-il des liqueurs qui intervenaient dans la préparation des fameux chocolats. Son nom n’apparait pas non plus dans le compte-rendu du procès intenté contre Moriondo et Grariglio par la duchesse de San Tomaso (qui leur louait un local au 6, Piazza San Carlo) à cause du bruit et de la fumée de la machine à vapeur qu’ils utilisaient dans leur « Laboratoire et magasin destinés à la préparation et la vente de chocolat ».


Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900


Au grand bonheur des petits et grands de Turin et d'Italie (le roi y compris), et bientôt du monde entier, Moriondo et Gariglio pourront continuer d’utiliser leur machine à vapeur pour produire du chocolat en quantités de plus en plus importantes. La fabrique de Piazza San Carlo, devenue trop petite, déménage en 1872 au numéro 36, via Artisti pour profiter de la force motrice du canal « La Gironda » (ou « Ceronda ») qui passe au-dessous de la voie.


En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1895

La famille Moriondo a alors son lot de malheur : Francesco Gariglio est assassiné, victime d’un crime passionnel en 1876 devant la résidence familiale (une commande de Luigia Trossarelli, ancienne amante jalouse de ses fiançailles avec Anna, la fille de sa cousine Giancinta Moriondo), en découlera un procès médiatisé, suivi par une bonne partie de l’Italie. Arrive la mort d’Agostino l’année suivante, la chocolaterie est alors reprise par la femme d’Agostino, Maria Lafont, et ses deux fils, Francesco et Ettore. En 1893, Francesco, l’aîné âgé d’à peine 35 ans meurt subitement, emportant avec lui un précieux savoir technique qui lui a permis de moderniser l’entreprise.


Article de la Gazzetta Piemontese du 25 novembre 1876, annonçant l’assassinat de Francesco Gariglio


Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio parue dans le Figaro le 25 juin 1884

Dans ces années, la maison Moriondo et Gariglio participe à de nombreuses foires nationales et internationales et y remporte de nombreux prix. Avant la fin du siècle, elle devient une des plus grandes fabriques de chocolat du monde, produisant 2500 à 3000 kg de chocolat par jour.


Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900



L’invention

C’est dans ce décor à la Charlie et la Chocolaterie, d’importation de fèves de cacao, de machines à vapeur industrielles, de drames familiaux, de liqueurs et de foires internationales qu’évolue certainement Angelo Moriondo.


Le lieu du premier emplacement de la chocolaterie Moriondo et Gariglio (le n. 6 est situé en dessous des arcades, sur le côté de la place)

Âgé de 33 ans en 1884, il est propriétaire d’un des plus grands cafés de Turin, le « Gran Caffè Ligure », situé en face de la gare centrale sur la place Carlo Felice, à l’angle de Corso Vittorio Emanuele II, et est en relation étroite avec l’ « American Bar » de la « Galleria Nazionale » à deux pas de là (alors propriété d’Andrea Moriondo, qui est certainement le fameux grand-père Moriondo, fondateur de l’entreprise de liqueurs).


Plan de la ville de Turin en 1913 avec les différents lieux reliés à Moriondo :
Premier emplacement de la chocolaterie (1), le café Ligure (2), l’American Bar (3), le site des expositions (4) et le nouveau site de la chocolaterie (5).


Le Caffè Ligure au sud de la place Carlo Felice et au coin de Vittorio Emanuele II



L’intérieur de la « Galleria Nazionale » dont l’entrée (sous l’arche) donnait sur via Roma


Intérieur de la « Galleria Nazionale » où se trouvait l’American Bar


Mais, plus important, il vient de concevoir et d’assembler, avec l’aide d'un mécanicien nommé Martina, une toute nouvelle machine à café qu’il baptise « Machine à café instantané, système A. Moriondo » et pour laquelle il a déposé son premier brevet auprès de l’Office italien (sous le numéro 16795, le 29 avril 1884). Quelques mois plus tard, il y ajoute une attestation (n. 17420, le 30 septembre 1884) et déposera son brevet en France, deux fois plutôt qu’une (sous les numéros 164427 et 171837, les 22 septembre 1884 et 23 octobre 1885).


Article de la Gazetta Piemontese du 24 juillet 1884.1




Enregistrement de l’invention de Moriondo au registre officiel.2


Dessin de la machine à café instantané de Moriondo sur le premier brevet italien de 1884.1

Si on en juge par les schémas de la machine sur les différents brevets, il y a très peu de différences entre les brevets italiens et français. La machine principale propose la préparation de petites quantités de café, « en la présence même du consommateur », en utilisant la vapeur pour pousser à travers un filtre contenant le café moulu une dose d’eau prémesurée (et non pousser sur le volume complet de la chaudière comme c’est le cas des machines précédentes telle que celle de Kessel). La prise d’eau et la prise de vapeur sont ainsi découplées par un système de vanne horizontale à trois voies. Dans la première position, l’eau s’en va dans un compartiment séparé (réservoir 'u' sur la figure), muni d’un niveau. En tournant la valve, c’est la vapeur (par le petit tuyau 'x') qui passe par le robinet et rentre par le haut du compartiment pour pousser sur l’eau. Lors de l’ouverture de la deuxième vanne, juste au-dessus du porte-filtre, l’eau passe sur le café qui peut être directement servi dans une tasse ou gardé dans le récipient situé au-dessous du filtre. Dans son principe, le robinet avec les prises d’eau et de vapeur séparées est strictement identique à celui de Bezzera. L’ironie est que l’amélioration du deuxième brevet de Moriondo porte sur une très légère modification du robinet pour pouvoir relâcher le surplus de vapeur en fin d’extraction, exactement comme dans le cas du deuxième brevet de Bezzera 17 ans plus tard.




Mention des brevets d’invention de Moriondo déposés en France dans le « Répertoire des machines et procédés » de 1884 et 1885 (vol. 51 et 55).




Dessin de la machine à café instantané de Moriondo sur les brevets français 164427 et 171837.3


Le deuxième type de machine (celle avec le robinet sur le haut de la chaudière) fonctionne exactement sur le même principe sauf que c’est la prise de vapeur qui se fait au niveau du robinet et que la prise d’eau se fait par un tube plongeant. Enfin, une autre machine combine les deux solutions en une seule machine (la figure de droite sur la dernière page du brevet). Le tout peut être chauffé au gaz ou sur un feu (la colonne, qui traverse le centre de la machine, sert d’ailleurs de cheminée de tirage pour le feu).
Comparé au principe de la machine apparaissant sur la figure 6 du premier brevet (munie d’une sorte de mélangeur et d’une vanne pour la sortie du café), ce principe est une révolution, car il permet de doser très précisément le volume d’eau et la quantité de café.  



À suivre...

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993.

1 Source: Wikipedia Italie. Le premier document est un montage, l’article original était en p.3 de la Gazzetta Piemontese. Au deuxième est associé la date de publication (16 mai 1884) et non la date de dépôt (29 avril 1884, soit quelques jours avant le début de l’exposition nationale de Turin)

2 Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

3 Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation. Le français a une propension à se plaindre, mais je dois souligner ici la qualité remarquable du service de brevet de l’INPI : des centaines de brevets accessibles gratuitement et pour les autres, la commande se fait par un formulaire et paiement en ligne, la copie digitale est envoyée par courriel deux jours plus tard, tout ça pour le quart du prix des brevets italiens. Si seulement leurs voisins pouvaient s’en inspirer le moindrement...


Dernière édition par pootoogoo le Jeu 17 Avr 2014, 04:42, édité 5 fois

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par zeb le Dim 13 Avr 2014, 21:06

Pfiou !!!! Encore un régal Sébastien !!! Tu arrives à me faire me plonger dans l'histoire alors que d'habitude ce n'est pas ma tasse de thé Wink
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par Skydarking le Lun 14 Avr 2014, 17:54

Très sympa!

Mais du coup, Bezzera a breveté des systèmes qui l'étaient déjà?


Je repensais à l'histoire de l'hydrauto et du gaspillage d'eau qu'elle entraîne.
Il n'y a pas dans l'histoire, de machine type hydrauto, qui se sert de la vapeur pour actionner le gros piston multiplicateur de pression? Dans l'histoire de reneka, il me semble qu'un des arguments était de pouvoir fonctionner avec une pression de réseau basse, les 0.7-0.8 bar d'une chaudière à température idéale devraient donc suffire. (Après bon, il y a l'histoire d'échange thermique et tout, c'est autre chose).
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Lun 14 Avr 2014, 18:24

Rien n'empêche de breveter un principe qui existe déjà s'il n'est plus couvert... il suffit d'un petit changement quelquefois esthétique (les offices de brevets en regorgent). La machine de Bezzera fonctionnait sur le même principe mais le robinet, dans sa construction, n'était pas exactement le même.

Pour le piston actionné par la vapeur, ça a été breveté (j'y reviendrai  Wink ) mais, effectivement, je ne pense pas que le principe ait été appliqué en vrai.

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 18 Avr 2014, 05:01

Angelo et la Chocolaterie, deuxième partie


 


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Esposizione Generale Italiana, Torino 1884


Plan du site de l’exposition de 1898

Lorsque l’exposition générale italienne arrive à Turin en 1884, Angelo Moriondo est fin prêt : il vient tout juste de mettre au point et de breveter sa machine à café. Elle est présentée à l’exposition dans un petit kiosque au fond de la «Galleria de Macchine» dans la jonction entre la «Galleria dell’Elettricità» et la «Galleria della Guerra» (Section «Meccanica Industriale», classe VI, n. 6143). Elle remporte un franc succès et reçoit même une médaille de bronze dans sa catégorie (section XVIII, «Ingegneria e Meccanica industriale»).
 
Grande roue de la galerie des machines et petit kiosque (de la chocolaterie Talmone, concurrent de Moriondo et Gariglio qui rachètera leur fabrique plus tard) se trouvant sur le bord de la galerie

Il n’y a malheureusement aucun dessin de l’événement et encore moins de photos (procédé qui en était à ses débuts), seulement certaines vues prises près de l’endroit où se trouvait la machine à café et quelques traces écrites parlant de cette «cafetière miraculeuse» (Chronique illustrée de l’exposition n. 30 et 48 (p. 238 et 379)).



Article sur la machine à café de Moriondo dans la Chronique illustrée de l’exposition, p. 238.


Article sur la machine à café de Moriondo dans la Chronique illustrée de l’exposition, p. 379.

Après l’exposition, la machine trouve (ou retrouve) sa place dans le «Gran Caffè Ligure», il y en a même deux : une de chaque type décrit dans les premiers brevets (pour petite et grande quantité de café). Angelo Moriondo organise une inauguration de ses deux machines dans la grande salle du café, relatée dans un article de la Gazzetta Piemontese du 15 mars 1885. Une annonce apparaît un peu plus tard dans ce même journal publicisant (outre les billards français) «la machine à café instantanée, fonctionnant en présence du public», au café Ligure, et une autre pour courir la chance de gagner une de ses machines lors d’une veillée au profit des artistes et musiciens (La Gazetta Piemontese du 1er février 1886).


Publicité pour le Gran Caffè Ligure publiée dans la Gazetta Piemontese du 30 mars 1885.



Article sur l’inauguration de la machine Moriondo au Caffè Ligure, publié dans la Gazetta Piemontese du 15 mars 1885.



Une machine à café Moriondo à gagner (Article de la Gazetta Piemontese du 1er février 1886)

Angelo Moriondo est en effet un amoureux de musique et de nombreux artistes se produisent dans son café. En 1884,  Marziano Cantone avait même composé pour lui une polka en l’honneur de l’invention. Le morceau, appelé «Caffè Istantaneo» est répertorié sous les numéros d’édition 1923 à 1927 dans l’«Editori di musica a Torino e in Piemonte: Biografie» (1999), avec la description suivante :
Polka dedicata dai componenti l'orchestra del Gran Caffè Ligure al signor Angelo Moriondo proprietario del detto stabilimento ed inventore premiato all'Esposizione Nazionale di Torino 1884 della macchina brevettata per la preparazione del caffè istantaneo.
Une polka qui a dû souvent jouer dans son café ces années-là.

Publicité pour l’American Bar publiée dans la Gazzetta Piemontese du 3 janvier 1890.

Au début de 1890, une autre machine est présente à l’«American Bar» (sujet de plusieurs publicités dans la Gazzetta Piemontese du mois de janvier) ou peut-être en a-t-il déménagé une là-bas pour servir la clientèle du cinéma le plus populaire de la ville qui se trouvait aussi dans la «Galleria Nazionale». On apprend au fil de ces annonces que la machine était en nickel, qu’elle coûtait 150 lires et que le grand modèle pouvait contenir 1 kg de café moulu et produire 150 tasses.
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Esposizione Generale Italiana, Torino 1898


Plan du site de l’exposition de 1898


Site de l’exposition générale de Turin de 1898

Angelo Moriondo récidive en 1898, lors du retour de l’exposition nationale à Turin, il y expose de nouveau sa machine sur le même site qu’en 1884, mais dans une salle d’exposition gigantesque, construite pour l’occasion, la «Galleria del Lavoro».  C’est dans cette galerie en forme de coque de bateau retournée, conçue par l’architecte Carlo Ceppi, que se trouvait cette année-là la machine à café express de Moriondo.





Photos de la «Galleria del Lavoro» à l’exposition de 1898

Il était peut-être, de nouveau, dans le fond, ou dans un kiosque sur le côté... j’ai eu beau scruter l’enchevêtrement de machineries industrielles sur les photos d’époque je n’y ai vu que des objets indistincts ayant une vague ressemblance avec la machine à café (et je n’ai pas repéré non plus le nom de Moriondo sur les pancartes).


Portrait d’Angelo Moriondo dans l’«L'industria italiana alla Esposizione di Torino 1898», p. 136.

Elle y était bien, pourtant, et l’inventeur s’y fait de nouveau remarquer, ayant même droit à un article avec son portrait et un texte élogieux sur son invention dans la revue de l’industrie italienne publiée pour l’exposition. Je ne suis pas peu fier de ma trouvaille : c’est bien le même Moriondo que sur la photo fournie par son petit-fils, mais avec au moins 13 ans de moins.
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Esposizione Internazionale, Torino 1911




Pavillon du Brésil à l’exposition internationale de Turin de 1911

Pour l’exposition internationale de 1911, Moriondo va réussir un tour de force. Alors que les «Ideales» de Pavoni fleurissent un peu partout dans les cafés et les bars d’Italie, c’est sa machine à lui, légèrement modifiée pour l’occasion que va choisir la délégation Brésilienne pour faire déguster gratuitement leur café aux visiteurs de leur majestueux pavillon sur le bord de la rivière Po.


Article sur l’entente entre Moriondo et le gouvernement brésilien pour l’exposition de 1911 (La Stampa, 29 novembre 1910)


La modification de la machine est consignée dans un brevet italien de 1910 (N. 113332 déposé le 12 novembre 1910) et concerne surtout le regroupement des deux types de machines en une seule, en plus de quelques améliorations fonctionnelles :
- les compartiments de dosage volumétrique de l’eau (numéros 2 et 3 sur la figure 1 du schéma) sont ajustés pour faire passer une tasse (2) et jusqu’à un litre d’eau (3) afin d’accommoder le service de petites ou de grandes quantités de café.
- les robinets sont améliorés et comportent une valve de remise à l’atmosphère (le bouton poussoir sur le dessus du groupe)
- la sortie du robinet (en dessous du filtre) a un brise-jet pour éviter les éclaboussures
- la valve de régulation de pression de la chaudière (fig. 5) est d’un nouveau type ajustable.

Schéma de «La Brasiliana» d’Angelo Moriondo sur le Brevet italien n. IT113332



Enregistrement au bulletin officiel de l’invention.1


 
«Comissão do Brazil na Exposição Turim-Roma de 1911», p. LII et p. 46.

Ces modifications font suite à des discussions avec la délégation brésilienne pour la promotion du café en Europe et visaient à répondre à leurs exigences. Pour marquer le coup, la machine en question est baptisée «La Brasiliana». Examen de passage réussi pour Moriondo qui obtient non seulement l’exclusivité du service de leur café à l’exposition internationale, mais aussi un contrat commercial pour la distribution et la torréfaction du café brésilien à l’American Bar, à l’aide d’un torréfacteur appelé «Tornado». Ils comptent aussi sur lui pour aider à l’installation de ces torréfacteurs dans plus de 120 bars à travers le Piémont pour promouvoir la vente de café brésilien et de petites machines à café domestiques appelées «Fluminense» (comme cela est rapporté dans le rapport de la commission).


Publicité publiée dans La Stampa du 9 mai 1911.


L’histoire ne dit pas combien d’appareils de torréfactions ont été installés ni combien de ces «La Brasiliana» ont été assemblées. Angelo Moriondo meurt le 31 mai 1914, peu de temps après avoir prolongé son brevet pour 4 ans (le 30 décembre 1913, sous le n. 139663). Ses funérailles sont annoncées en grand dans la presse locale et beaucoup de monde se déplace pour saluer cet homme actif dans sa communauté, amoureux de l’histoire et du patrimoine piémontais.

Prolongation du brevet de machine à café d’Angelo Moriondo IT113332 enregistré fin 1913 au bulletin officiel1


Annonce du décès d’Angelo Moriondo dans La Stampa (du 2 juin 1914).


*
*  *

L’autre Moriondo

Sur l’annonce des funérailles dans La Gazzetta Piemontese, il est aussi salué comme administrateur par la «Societa Anonima Eridanea» (une société de fabrication d’essences et d’extraits, située au 177, via Nizza). Voilà certainement une des nombreuses activités parallèles de Moriondo (ou reliée à la société fondée par le grand-père) comme son implication à la chambre de commerce de Turin et son attrait apparent pour l’automobile.




Autres brevets enregistrés par Angelo Moriondo (IT21601 et IT88466) 1

En effet, en fouillant dans les brevets on peut en trouver deux autres enregistrés sous le nom d’Angelo Moriondo : un sur un appareil à jetons pour la mesure de la force humaine (certainement comme ceux des fêtes foraines, déposé le 14 avril 1887 sous le numéro 21601) et un autre pour une roue élastique et légère pour véhicule (déposé le 25 mars 1907, n. 88466). Cela correspondrait avec le fait qu’un Angelo Moriondo  fait partie des cinq investisseurs (aux côtés de Gaetano Grosso Campana, Leone Fubini, Guido Bigio et Giovanni Carenzi) ayant aidé Matteo Ceirano à démarrer sa compagnie d’automobile à la fin de 1903, la Matteo Ceirano & C. La marque qui produit des Tipo Unico 24 HP à quatre cylindres  devient «Itala» en 1904, une des premières compagnies automobile d’Italie avec la «Fabbrica Italiana Automobili Torino» (F.I.A.T, à deux pas l’une de l’autre).2

Mais peut-être faut-il se méfier des homonymes... car il y avait au moins un autre Angelo Moriondo à Turin dans ces années-là, il était consul de Bolivie (et ce n’est vraisemblablement pas le même).



Première usine d’Itala en 1910 et logo de la marque.



*
*  *

L’héritage de Moriondo

Loin d’être la machine à café dont on se demande si elle a été assemblée et utilisée, l’invention d’Angelo Moriondo a été non seulement construite en plusieurs exemplaires, mais vue par des milliers de personnes à qui elle a servi du café dans différents lieux de Turin entre 1884 et 1914, cafés et grandes expositions. À une époque où les gens voyageaient de plus en plus on peut légitiment penser que Luigi Bezzera et Desiderio Pavoni (respectivement vendeur d’alcool et propriétaire de cafés dans la ville voisine de Milan) ont vu la machine de Moriondo avant de déposer leur brevet de 1901. D’ailleurs, 1901 correspond précisément à la fin de la couverture du brevet de Moriondo en France (tombant le 24 octobre 1900)... est-ce vraiment un hasard ?
Pourquoi Moriondo a-t-il failli tomber dans l’oubli alors que les noms de Bezzera et Pavoni brillent encore aujourd’hui ? La faute certainement à une mauvaise stratégie commerciale et non à un manque de moyens. Angelo Moriondo a en effet choisi l’exclusivité de l’invention pour attirer le plus de monde possible dans son café. L'absence de machines ayant traversé le temps et le défaut de preuves visuelles (contrairement à la célèbre photo du stand de Bezzera) n'ont pas non plus joué en sa faveur. Enfin, le nom choisi (de «café instantané») était loin d’être aussi judicieux que celui de «café express» ou «espresso» qui a été rapidement adopté. En effet, le terme «café instantané» désignait déjà à l’époque (comme plus tard avec le café lyophilisé) la préparation du breuvage avec de l’extrait de café, comme celui de la maison parisienne Robert et Cie, vendu à Turin même à la fin du XIXe.


Annonce de la maison Robert et Cie pour du café instantané (La Stampa, 24 décembre 1890 et 18 octobre 1890).

Que doit-on à Moriondo ? Il n’a pas vraiment inventé le porte-filtre fixé au bout du robinet de sortie de la chaudière. C’est un Allemand établi en Angleterre qui propose cette idée trois ans après Kessel (avec ses cartouches pour la «Machine à café revolver»). R.U. Etzensberger dépose en 1881 un brevet pour un compartiment qui se visse sur la sortie d’une grosse chaudière et pouvant accueillir aussi bien du café moulu que du thé. Comme pour Kessel, l’eau est poussée par la pression de la chaudière mais la décoction, au lieu d’être récupérée dans une tasse, est récupérée dans un grand récipient comportant un autre robinet pour le service.

Brevet DE13351 de Etzensberger, 1871.

L’invention de Moriondo porte vraiment sur le robinet à trois positions (volume d’eau chaude / poussée par la vapeur et relâchement de la pression), mais aussi sur l’ergonomie de la machine à café : l’espèce de dôme avec des robinets sur les côtés et les porte-filtres positionnés en dessous correspond exactement à ce qui a ensuite été adopté par Bezzera et Pavoni et a trôné dans les bars pendant plus de 50 ans. Ce qu’il n’avait pas et qui fait la marque de ces deux derniers est clairement la dose spécifiquement individuelle, ainsi que l’utilisation de la vapeur à d’autres fins (certainement pour chauffer ou faire mousser le lait). Vu ainsi, l’évolution de Kessel à Moriondo puis Bezzera est une lente progression où chacun apporte sa petite pierre en empruntant (de façon plus ou moins avouée) au précédent.
De la même façon, il y a peut-être une progression plus continue et un inventeur oublié entre Römershausen et Kessel ou, plus tard, entre Bezzera et Gaggia... que l’histoire retrouvera peut-être.


Publicité pour le «Grand Hôtel Ligure e d’Angleterre», vers 1910.


Photo de via Roma vers 1910 (l’entrée de la «Galleria Nazionale» est la grande arche sur la gauche).

Contrairement à Bezzera et Pavoni, le nom de "Moriondo" n’est pas aujourd’hui rattaché à une marque de machine à café, mais est toujours lié au chocolat. Le dernier propriétaire Moriondo (Ettore) est mort en 1945 à l’âge de 84 ans. La chocolaterie de Turin, vendue en 1924 à Venchi puis Unica avait une succursale à Rome qui produit encore du chocolat Moriondo et Gariglio. La société anonyme «Stabilimenti del Ligure» apparaît vers 1906 et le «Grand Hôtel Ligure e d’Angleterre» est aménagé en 1910. C’est aussi vers 1910 que Moriondo n’est plus présenté comme le propriétaire du café Ligure mais comme propriétaire de l’American Bar (qui était propriété d’Andrea Moriondo en 1890). Il est possible qu’il ait vendu le caffè Ligure et s’est alors concentré sur les affaires de l’American Bar où il avait mis en place un atelier de torréfaction et de vente de café. «L’azienda Moriondo» a été transférée dans une annexe du bar en 1912 et était encore active après la mort de Moriondo, en 1915.

Publicité pour l’«Azienda Moriondo» située à côté de l’American Bar (La Stampa 28 juin 1912 et 1er juin 1915).

On ne sait pas ce qui est arrivé aux modèles de machine à café déménagés là après la mort de Moriondo. «Saracco e Fratelli» ont repris l’affaire et modernisé le café en 1919. La Galleria Nazionale a été détruite en 1936 lors du réaménagement de la via Roma, elle n’existe plus aujourd’hui. Ce qui est sûr c’est que si une de ces machines "A. Moriondo" existe encore, elle vaut bien plus de 150 lires.

À suivre...


1 Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

2 J'ai depuis trouvé une preuve que ce Moriondo lié à Itala était arrivé deuxième lors d'une course automobile en 1919... ce ne peut donc être le même.

Article du journal espagnol ABC, 28 novembre 1919.


Dernière édition par pootoogoo le Sam 17 Jan 2015, 20:18, édité 3 fois

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par rotchitos le Ven 18 Avr 2014, 10:07

formidable histoire.
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par Excelsior le Ven 18 Avr 2014, 10:57

Très sympa ces retours en arrière qui nous permettent de mieux comprendre comment on en est arrivé à nos machines modernes.

Juste une petite chose :

@pootoogoo a écrit:
L’héritage de Moriondo

[...]on peut légitiment penser que Luigi Bezzera et Desiderio Pavoni [...] ont vu la machine de Moriondo avant de déposer leur brevet de 1901. [...]
Pourquoi Moriondo a-t-il failli tomber dans l’oubli alors que les noms de Bezzera et Moriondo brillent encore aujourd’hui ?[...]

Une petite erreur s'est glissée dans ton texte Wink

Merci quand même pour celui-ci, qui met en exergue une recherche très chronophage I love you

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par zeb le Ven 18 Avr 2014, 14:24

Merci pour cette correction excelsior Wink

Toujours aussi passionnant Sébastien Wink
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 18 Avr 2014, 15:36

Merci pour vos retours, ça a été un plongeon de plusieurs semaines pour suivre à la trace Moriondo dans les rues de Turin. Je crois que je vais me reposer durant ce congé Pascal (OK, Pascal?).   Very Happy   
Excelsior (et Rotchitos le vigilent correcteur en MP  Wink ), c'est corrigé... merci d'avoir signalé l'erreur.  cheers

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Sam 17 Jan 2015, 22:10

Le porteur de flambeau




«Il quatro stato», de Giuseppe Pellizza da Volpedo, peinture de 1901


La révolution est en marche, rien ne semble pouvoir l’arrêter... le café express, inventé à Turin près de dix ans plus tôt, a maintenant fait ses preuves. Dix années où des centaines de personnes ont vu opérer la machine révolutionnaire d’Angelo Moriondo, trônant à l’Exposition Générale Italienne, à l’American Bar après une séance au cinématographe de la Galerie Nationale ou encore en s’arrêtant au café Ligure avant d’aller prendre le train.

Un homme, un voyageur, l’a remarqué plus que les autres ; et après avoir mis la main sur les plans, le voilà parti pour Barcelone.


Carte de la ville de Barcelone, vers 1900.



Locomotive à vapeur et port de Barcelone, vers 1900.


Y arrive-t-il en train ou par bateau?
L’histoire ne le dit pas, l’histoire avait même oublié son nom... je vous présente José MOLINARI.

Il n’y a que très peu d’informations disponibles sur lui. Il existe plusieurs brevets au nom de José Molinari résidant à Barcelone mais il n’est pas sûr que ce soit la même personne: un brevet hérité en 1889 pour « un procédé perfectionné pour le pavage des rues avec du bois» (des mains d’une société de pavage qui l’avait elle-même hérité de l’inventeur Milanais Luigi Elli), un brevet déposé en 1893 pour «un procédé industriel destiné à la propagation des arts décoratifs».

C’est plutôt le titre d’un autre brevet de décembre 1893 qui a particulièrement attiré mon attention.


Enregistrement du transfert de brevet 9.739 de 1889 au Bulletin Officiel de la Propriété Intellectuelle, No. 120 p19, 1891. 1


Enregistrement du brevet d’invention 15.107 au Bulletin Officiel de la Propriété Intellectuelle, No. 176 p6, 1893. 1



Une du Petit Journal des 25 novembre et 23 décembre 1893 (attentats du 7 novembre au théâtre Liceu de Barcelone et du 9 décembre au parlement français)


Alors que la vague d’attentats anarchistes initiée par Ravachol en 1891 vient tout juste de toucher l’Espagne, dans la ville même de José Molinari, il dépose un brevet intitulé « un procedimiento para la confeción del café en bebida por medio de la presión del vapor y filtración instantaneá para el consumo en pequeñas ó grandes cantidades».


Enregistrement du brevet d’invention 15.278 au Bulletin Officiel de la Propriété Intellectuelle, No. 179 p11, 1894. 1


«Nuovi apparecchi a vapore per la confezione economica ed istantanea del caffe in bevanda, sistema A. Moriondo» - ce sont là les termes employés en 1884.
«Innovazioni negli apparecchi per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda» - le titre du brevet de Bezzera en 1901.
(«Apparechio per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda», c’est aussi ce qui est écrit sur l’affiche promotionnelle des Ideales de Pavoni sur la célèbre photo de 1906).

«Instantanément», «le café sous forme de boisson», sont des termes rarement employés dans les titres de brevets... surtout ensembles. Le titre du brevet Molinari semble même une traduction quasi littérale du titre de Moriondo, ne manque plus que le «sistema J. Molinari».


La Domenica del Corriere du 24 novembre 1946, relatant l’explosion d’une cafetière express dans un bar de Vignola (Modène).


Ce brevet semblait être de la bombe... le chaînon comblant le vide entre Moriondo et Bezzera. Voyons ce qu’il en est. Je dois souligner ici l’incroyable efficacité et la gentillesse des archives espagnoles qui m’ont envoyé gratuitement et en moins de 24h ce brevet, d’une importance majeure pour l’histoire de l’expresso (enfin, c’est mon avis... clin d'oeil ).



Portions de la première page du brevet N.15278 de José Molinari. 1




Dessin explicatif du brevet N.15278 de José Molinari. 1


¡ Una maravilla ! qui n’apparaît dans aucun livre de référence, passée sous le radar, car elle se trouvait en Espagne, pays oublié de l’histoire de l’expresso s’il en est. Preuve supplémentaire que ce pays était un acteur majeur de l’essor de l’expresso, suivant à la trace tous les développements français et italiens, et y apportant sa touche personnelle.

La voilà la petite sœur cachée de la machine de Moriondo. Le principe de fonctionnement est identique, les similarités sont évidentes : le robinet à trois positions (pour alterner l’eau et la vapeur), les deux versions avec système doseur à l’intérieur ou prise directe avec le groupe sur le haut de la bouilloire, le réservoir « injecteur » à l’extérieur, le porte-filtre et son système de fermeture... même les dessins semblent avoir été faits par la même main, les symboles utilisés sur les figures pour désigner les différentes parties sont strictement les mêmes.


Dessin explicatif du brevet N.15278 de José Molinari. 1


Les différences en ressortent d’autant plus : il y a la forme ovale de la bouilloire beaucoup plus proche de celle du deuxième brevet de Moriondo (la «Brasiliana», 1910), mais aussi l’absence de «cheminée» dans la partie centrale et le sommet remplacé par la valve de sécurité (elle aussi similaire à celle du brevet de 1910) et un manomètre. Il y a la prise d’eau dans le réservoir qui est terminée d’un filtre métallique, le tube courbé sur le manomètre et celui entre le haut de la bouilloire et le réservoir extérieur, le niveau pour le dosage d’eau protégé par un tube métallique avec des ouvertures rappelant la forme de la bouilloire. Enfin, ce qui saute aux yeux, c’est ce style très élégant avec ce qui ressemble à un plaquage bois, façon tonneau de Xérès... on est loin de la machine à vapeur d’origine avec son métal brut et ses boulons apparents.

Cette machine a-t-elle été construite ? Trônait-elle dans un café de Barcelone avant l’arrivée des Ideales, introduites en Espagne par Oyarzun à partir de 1925 ?


Café del Circo Español, situé à côté du Paralelo et du Nuevo Teatro Español (ayant ouvert leurs portes en 1894). 2


Nuevo Teatro Español, vers 1900.2


Rousseau disait de Voltaire qu’il buvait 40 tasses de café par jour pour l’aider à « penser à la manière de lutter contre les tyrans et les imbéciles ». Certains, à l’instar de Paul Morand, pensent que le café est le carburant des révolutions politiques et culturelles.3 Une chose est certaine, Barcelone, au sortir de sa première exposition universelle (tenue en 1888), était en effervescence à cette époque précise, avec l’ouverture de cafés et de lieux culturel (notamment le Paralelo) et le chantier de la Sagrada Familia de Gaudi qui avait débuté seulement deux ans plus tôt, en 1892.


Avancement du chantier de la Sagrada Familia en 1893.


Aussi, José Molinari faisait peut-être partie des étincelles. Il était en tout cas le porteur de flambeau d’Angelo Moriondo en Espagne. Son prénom est plutôt espagnol mais son nom de famille indique qu’il devait être un immigré italien résidant à Barcelone. Les plans de sa machine s’insérant parfaitement entre les deux modèles de Moriondo de 1884 et 1910, le titre du brevet très similaire et le fait qu’en 1893 le premier brevet de Moriondo avait potentiellement toujours cours,4 montrent que Moriondo et Molinari devaient se connaitre. Le brevet de Molinari semble prouver non seulement que la machine de Moriondo a bel et bien existé (si certains en doutaient encore), mais que plusieurs modèles ont été construits, au fil des améliorations sur la machine. Le brevet de Molinari, d’une durée de 5 ans seulement, vient ainsi consigner ces avancées pour le reste du siècle... au début duquel Bezzera déposera le sien.

Pourquoi l’Espagne, pourquoi Molinari... c’est un mystère. Si ce José Molinari de Barcelone est le même que celui des autres brevets, ce modèle de machine à café express présenté en 1893 ne semble par avoir grand-chose à voir avec ses autres activités.

Plus tard, en 1904, on retrouve mention d'un José Molinari occupé à liquider sa société de brique et autres matériaux de construction (certainement le même que celui associé à la société de pavage du début).

Une autre en 1908, celle du co-inventeur d’un «Mécanisme applicable à la propulsion de bateaux, de sous-marins et d’aérostats, ainsi qu’à la production de force motrice au moyen d’un courant d’air ou d’eau», vaguement en lien avec les machines à vapeur (mais qui réside à Buenos-Aires, suivant une autre source).

Souhaitons-lui, en tout cas, de ne pas être celui qui a fini ses jours à Vérone en 1932, condamné à mort pour homicide.


Enregistrement du brevet d’invention 43.066 au Bulletin Officiel de la Propriété Intellectuelle, No. 525 p11, 1922. 1


Journal La Vanguardia du 24 avril 1904.


Journal La Vanguardia du 10 juin 1932.


Enfin, Molinari est un nom assez répandu... puisqu'il y avait au moins trois Angelo Moriondo à Turin à la même époque (l’inventeur, le consul de Bolivie et un coureur automobile d’Itala), il pouvait bien y avoir trois José Molinari à Barcelone.

À suivre...


________________________

1 Source : Officina Española de Patentes y Marcas (OEPM).
2 Source : Centre de Cultura Contemporània de Barcelona.
3 Voir, entre autres, « Le goût du Café», ed. Mercure de France, p35.
4 il avait été déposé pour 6 ans seulement, mais le brevet additionnel, de 1884 aussi, couvrait une période de 15 ans pour autant que les annualités été payées.


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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:27

Qui veut la suite ?

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:27

@Moriondo

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:28

@Bezzera

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:28

@Pavoni

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:28

@Molinari

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:29

Hein ? Non pas Enzo...

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:30

#Gaggia

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 04:30

Et oui je l'ai fait...

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par pootoogoo le Ven 03 Avr 2015, 05:06

Les bleus du petit noir… hasta La Victoria (1/3)



Tout premiers modèles de cafetières express domestiques, Italie début 1900 (collection Ian Bersten)


« Les bleus du petit noir », ce titre traine depuis un moment dans mes cartons… en attente d’inspiration. Une sorte de faux plat avant le sommet : si j’ai une idée assez précise du bouquet final autour de Gaggia (tache non moins longue à mettre en place, mais dont toutes les pièces, glanées au fil de l’écriture de cette histoire, sont maintenant réunies) il est bien plus difficile de trouver une unité dans les milliers d’éclats d’obus trouvés entre Moriondo et Gaggia, ne serait-ce qu’un fil conducteur. Même les livres de Bersten et Bramah peinent à sortir de l’énumération… c’est qu’à partir de Pavoni et Bezzera, des dizaines de petits ateliers se mettent à fabriquer des cafetières express et tentent de trouver leur place sur le marché, saturant celui des bars et des hôtels, puis se tournant vers les ménages, d’où la présence de dizaines de modèles de toutes tailles et de tous styles. Ce monde des machines domestiques de type express est celui de mes amis Lucio del Piccolo et Mikael Janvier, dont les blogs 1 donnent une bonne idée de la production des petites officines à partir de la Première Guerre Mondiale.2


Publicité pour cafetière express Orso de Santini, Italie début 1900.


Giarlotto, Rancilio, Simonelli, Marzetti, Santini, Bialetti, Robbiati… quel fil suivre exactement ?
La réponse est venue indirectement de Gaggia. J’en étais à retourner cette liste quand je suis tombé, au détour d’une recherche sur les débuts d’Achille, sur Franco Capponi.* Ingénieur passionné d’histoire et de machines à espresso, et particulièrement de ses inventeurs, ayant consacré son temps libre à faire des recherches très détaillées dans les archives italiennes et ayant écrit sur Simonelli, Moriondo et Arduino… comment avais-je pu passer à côté de lui depuis si longtemps ? Ayant identifié deux ouvrages portant son nom (un chapitre de « Nuova Simonelli and its roots, Enjoy espresso and the Marche region » et «La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mondo »), j’ai écrit aux deux maisons pour savoir si les livres étaient toujours disponibles et à quel prix. Contre toute attente, Nuova Simonelli m’a fait parvenir les deux volumineux ouvrages par colis international quelques jours plus tard… tout à fait gratuitement. Les archives publiques qui font payer une fortune et l’entreprise privée qui envoie gratuitement de merveilleux ouvrages de recherche… l’Italie n’a pas fini de me surprendre.


Modèle de voyage, Italie 1920 (collection Enrico Maltoni)

Franco Capponi a non seulement écrit l’histoire détaillée de Moriondo avec des documents inédits, mais il a complété précisément la recherche sur laquelle je butais, me donnant mon fil conducteur. Si un homme personnifie la transition de Bezzera/Pavoni à Gaggia et la multiplication des machines express domestiques c’est bien Pier Teresio Arduino.

Remerciements et hommage posthumes à monsieur Capponi, le présent épisode s’inspire grandement de son travail de recherche, particulièrement du livre publié pour le 100e anniversaire de La Victoria Arduino.


Portrait de Pier Teresio Arduino, 1920.


Les archives italiennes contiennent plus de 150 brevets et dépôts de marques reliés aux machines à café entre 1870 et 1920, avec un boom marqué juste avant la guerre de 14-18.3 On y retrouve, bien sûr, le Turinois Moriondo et les Milanais Bezerra et Pavoni, mais un des noms qui revient le plus souvent est celui d’un autre Turinois. De son nom complet Pier Teresio Felice Edoardo Arduino, « Pietro » voit le jour à Turin le 19 mai 1876. Né dans une famille aisée, il est le fils de Giovanni Arduino et Angela (Angiolina) Pavarino qui habitent un logement luxueux au 3, Place Solferino, en plein cœur de la ville. Titulaire d’un certificat technique et en âge de faire son service militaire, il demande à intégrer le Génie Ferroviaire. Sa demande est acceptée et il rejoint cette Brigade le 1e Novembre 1896. Il en ressort un an plus tard (le 31 octobre 1897) avec le grade de Sergent, une déclaration de bonne conduite et une bonne formation en mécanique des machines à vapeur. À l’époque, il se déclare déjà « industriel », peut-être bien dans l’entreprise de son père dont on ne sait rien. Ces documents militaires nous apprennent aussi qu’il faisait 1m66(1/2), avait des cheveux châtains ondulés et des yeux gris, sans signe particulier… du moins, pas encore.
Habitué des locomotives à vapeur, habitant à deux pas du café de Moriondo… il ne manquait qu’un dernier élément pour venir sceller le destin d’Arduino : sa future femme, Angela Rolando, habitant dans l’immeuble d’à côté (au 5, Plazza Solferino) n’est nulle autre que la fille du propriétaire de « Rolando & Brosio», fabrique de liqueurs et Vermouth. Ceux-ci avaient trois points de vente à Turin (sur les rues Teresa, Roma et Garibaldi, respectivement aux intersections San Tommaso, Bertola et Genova) et depuis au moins 1900, ils avaient quatre produits vedettes : l’apéritif Vino Erbi, l’Elixir Forter, l’Amaro Eden et le Sciroppo Caffè…


Publicité pour la fabrique Rolando et Brosio, 1900.4

Pietro (pour impressionner sa future épouse d’après Franco Capponi) se penche très vite sur la mécanique des machines à café, un monde en plein changement à cette époque. Il s’attaque d’abord au chauffage instantané. À peine 4 ans après le brevet de Bezzera, son nom apparait dans les archives italiennes pour le dépôt d’un brevet intitulé «La Victoria [déjà] Riscaldatore istantaneo per liquidi» (brevet n. 86408 du 22 décembre 1906). Cette invention est, de fait, un échangeur de chaleur très efficace. Constitué d’un serpentin à l’intérieur d’une chaudière, il permet de réchauffer en 3 secondes une dose de liquide froid à la température voulue. Il peut s’agir de bouillon, de lait, de punch, de boisson alcoolisée (qui peut, en plus, être enflammé à son arrivée dans le verre), de thé ou… de café, et c’est d’ailleurs l’exemple donné dans le brevet, qui mentionne l’appareil qui sera bientôt en fonction à la fabrique Rolando e Brosio.


Premier brevet d’Arduino, n. 86408 déposé le 22 décembre 1906 (image tirée du brevet FR380200).


Le jeune Arduino a de l’ambition, espérant que « le monde entier y verra le signe de la victoire Italienne fruit d’une étude patiente et constante correspondant aux besoins actuels de rapidité moderne et au travail sain d’un commerce qui se développe, d’un vent nouveau qui triomphe en donnant au public une tasse réchauffée instantanément à 89, 90, 95, 100 degrés»… rien de moins. Le nom de l’appareil, Victoria, qui deviendra plus tard le nom de son entreprise fait donc référence à cette victoire du génie humain sur le besoin d’innovation. Il se vante aussi d’avoir résolu le problème tant réclamé par les commerces « d’avoir un appareil à la fois simple, de petite taille, élégant et robuste » tout en permettant cette opération. C’est effectivement une belle invention, qui grâce à la promiscuité de l’inventeur avec l’entreprise de son futur beau-père, va faire son succès.


Présentation de « La Victoria » à l’exposition Internationale de Turin de 1911.


1909 est une grande année pour Arduino, il s’associe avec l’atelier mécanique Natale De Mattei, situé au 6, rue Lodovica pour la production en série de ses machines et De Mattei devient le producteur exclusif de ses machines. En septembre de la même année, il épouse Angela Anna Maria Rolando (née le 30 décembre 1881) et devient ainsi le gendre d’Enrico Rolando et Teresa Germanetti. Il participe à de nombreuses foires commerciales et il aurait remporté une médaille d’or et un diplôme d’honneur à la Foire de Bologne, plus une autre médaille d’or à l’Exposition Internationale de Paris. Enfin, c’est du moins ce que raconte la légende, le problème est qu’il n’y a pas de traces de la foire de Bologne et qu’il n’y a pas eu d’Exposition Internationale à Paris en 1909. Il y a peut-être une confusion avec ses deux diplômes d’honneur obtenus à l’Exposition Internationale de Turin en 1911 (dans les catégories «Mécanique générale» et «Décoration, mobilier et ornement de la maison», c’est d’ailleurs Natale Di Mattei qui est allé chercher le deuxième en tant qu’ingénieur en chef). Dans le catalogue de la même exposition, il est rapporté qu’il a reçu une médaille d’or de la prestigieuse Académie des Inventeurs de Paris (du moins, c’est ce qu’il croyait, car il semble que cette académie était une arnaque d’un certain E. Boettcher).




Publicités pour le « Petit Champagne » et le « Mokorik » de la maison Rolando et Brosio, 1910.4


Peu importe la véracité des prix, ces machines commencent à remporter un franc succès. Les brevets qui s’enchainent par la suite, déposés dans divers pays, montrent que Pietro travaillait d’arrachepied à l’amélioration de sa machine, comme s’il voulait construire la machine ultime, les versions successives intégrant la plupart des inventions précédentes.




Modèle de bar et publicité pour le modèle « Victoria » de Pier Teresio Arduino, autour de 1915.4


Sa première machine express est consignée dans le brevet 108873 du 28 mars 1910, sous le titre « Apparechio per prepararel’infusione di caffè ». Cette invention comporte deux innovations intéressantes. D’abord, le système d’étrier qui permet d’attacher fermement le porte-filtre au groupe et dont la forme nouvelle ressemble en tout point aux porte-filtres actuel. Ensuite, le groupe à vis, qui permet d’épuiser la mouture suivant le principe d’une presse pour en extraire jusqu’à la dernière goutte de café. Ce dernier serait anecdotique s’il ne se rapprochait pas du tout premier brevet de Cremonese, mais nous y reviendrons.


Brevet d’Arduino n. 108873 pour une cafetière Express déposé en 1913 (image tirée du brevet FR466328).


Débute alors ce qui fera aussi la marque de commerce d’Arduino : la campagne publicitaire. Pour sa première affiche, il choisit le même graphiste (Arti Grafiche Navarra de Milan) que l’annonce du Petit-Champagne de Rolando & Brosio, nouveau produit de la marque apparu en 1910. La même année où, certainement sous l’impulsion d’Arduino, apparait aussi le café en bouteille Mokorik, parfaitement adapté à son appareil de chauffage instantané la Victoria.


Dépôt de marque pour les modèles « La Victoria », 1911.4


Il enregistre aussi auprès du ministère de l’Industrie et du Commerce, la plaque qui ornera ses machines, où l’on peut voir l’aigle triomphant, la victoire ailée portée sur les genoux de la statue de l’Italie et, en prime, le portrait de Pietro inséré dans le bouclier. Si l’on doutait encore d’un certain égocentrisme (du moins d’un manque apparent d’humilité) du personnage, nous voilà servis. Il finit cette année bien chargée avec un ajout au brevet 108873 (ajouté en date du 15 décembre 1910) : son « Système à robinet double», qui équipera alors la Victoria. Ce robinet est assez ingénieux : il permet de contrôler ensemble ou séparément l’arrivée d’eau chaude (petit réservoir du bas dont l’ouverture est contrôlée par l’axe central maintenu par un ressort) et l’arrivée de vapeur (conduit du haut dont l’ouverture est contrôlée par la valve à pas de vis).
La beauté du système est encore plus remarquable quand on sait que les différents groupes (express, à vis, ou à tisane présenté plus loin) sont conçus pour être amovibles. La machine existe en différentes tailles allant du grand format capable de produire 1000 tasses à l’heure (alors que l’Idéale de Pavoni en produit six fois moins) au format familial (comme sur l’affiche).


Publicité pour les ateliers de Natale De Mattei, constructeur exclusif des modèles « Victoria » de Pier Teresio Arduino, autour de 1910.4


Le succès commercial est au rendez-vous et son entreprise prend de l’expansion. Il ouvre un autre établissement via Moncalvo (au numéro 7) et s’il garde l’adresse de Lodovica, 6 il semble que ce soit la fin de l’association avec De Mattei. Ce dernier s’associe avec Luigi Vernetti et Lorenzo Simonetti pour se lancer dans la fabrication de ses propres machines sous le nom « Vernetti, Demattei e Simonetti » en 1912, puis « Vernetti e Demattei » lorsque Simonetti quitte le navire en 1913. Cela marque l’histoire parallèle à Arduino, avec des personnages qui vont aller et venir entre Arduino et De Mattei, eux-mêmes liés. C’est le cas de l’ingénieur Enrico Bossi, qui s’associe avec Vernetti et Alfredo Bartolini (propriétaires de la société « Vernetti et Bartolini ») pour fonder la société portant le nom des trois associés et propriétaires de la marque « L’Italiana » durant la Première Guerre (précisément de 1913 à 1917). De Mattei, lui, s’associera de nouveau avec Arduino (1919-1920) avant de fonder avec Bartolini une autre marque connue dans les années 20-30 : « La Torino Express ».


Dépôt de marque de Vernetti et Bartolini, 1919.4


Publicité de Bossi, Vernetti et Bartolini pour « l’Italiana », vers 1920.5


[img(500x,331px)]https://i.imgur.com/VTR39F3.jpg[/img]
Publicités de De Mattei et Bartolini, pour « The Turin Express », vers 1930 et dépôt de marque de 1931.5


Parti cavalier seul à partir de 1912 tout en gardant des liens avec ses acolytes, Arduino étend sa gamme en présentant une des toutes premières machines de voyage (brevet 130972 du 18 décembre 1912, « Macchina per fare il caffè »). Il prévoit même le sac de cuir pour la transporter (modèle de fabrique 2061 du 13 mars 1913, « Borsetta per macchina portabile da fare il caffè »). Le groupe de cette petite machine est le même que celui présenté sur certains brevets postérieurs déposés à l’étranger (attaché au modèle « Victoria »), il présente une sortie en cône de la douchette, pour permettre une meilleure diffusion de l’eau à travers la mouture.




Brevet n. 130972 et modèle n. 2061 de Pier Teresio Arduino pour une cafetière express de voyage, 1912-1913.5


Il continue de faire la tournée des expositions : après ses deux prix à Turin en 1911 c’est Stresa, Rome et Vercelli en 1913 (où il reçoit une croix du mérite et un diplôme d’honneur). En 1915, il reçoit même une médaille d’honneur à San Francisco, ce qui lui vaut un article élogieux dans la Stampa : voilà réussi son pari de faire rayonner l’Italie à travers le monde. Lorsque le 22 mai l’Italie entre en guerre et Pietro Arduino est mobilisé, c’est certainement sa notoriété qui lui vaut d’être réformé.

Après la guerre, le principe du groupe dit « à tisane » est repris sur un modèle beaucoup plus gros, de type percolateur (« Macchina per la preparazione del caffè secondo il metodo detto a tisana », brevet 167012 du 15 mai 1918). Il présente, la même année, le premier porte-filtre avec deux becs qui se vissent, principe qui existe encore aujourd’hui («Porta filtro per macchine per la preparazzione istantanea del caffè in tazze», brevet 167011 du 12 septembre 1918).


Brevet n. 167012 de Pier Teresio Arduino pour un percolateur grand format, déposé le 15 mai 1918 (image tirée du brevet CH86006A).


Brevet n. 167011 de Pier Teresio Arduino, déposé le 12 septembre 1918 (image tirée du brevet FR498931).


L’Italie connait une période de reprise économique juste après la Guerre, Arduino cherche à profiter de l’occasion pour solidifier son entreprise. En 1919-1920, la société se réorganise autour du 6, rue Lodovica avec la création de trois départements : les brevets, la fabrique (Ditta De Mattei) et la vente (via Amerigo Vespucci, 9). Il trouve des investisseurs en la personne de Michele Donn (un avocat devenu un banquier puissant et président de nombreuses compagnies) et Umberto Fiandra (un impresario, directeur de cinémas dont le cinéma Lumières et du Teatro Scribe). Ils croient en lui et vont lui permettre de constituer une société anonyme : « La Victoria Arduino di Pier Teresio Arduino e C. » est fondée en 1920 (détenue à 50% par Arduino et 25% aux deux investisseurs) avec l’ambition affichée d’étendre sa production et son marché, particulièrement en misant sur les exportations. Il n’a pas encore vraiment de modèles « Express » dignes de ce nom, mais il connait quelqu’un qui en produit. Dans ce qui ressemble à un mariage de raison, il demande à Enrico Bossi de le rejoindre avec dans son giron les modèles de l’Italiana. En fusionnant avec son entreprise (son principal concurrent à l’époque), La Victoria Arduino devient en 1921 une société par actions au capital de 8 millions de lires (détenue par Arduino, Bossi, Fiandra et Donn à hauteur de 34.4&%, 31.2%, 17.2% et 17.2%) à même de concurrencer l’industrie milanaise.


Les brevets de Bossi (« Gruppo generatore per macchine per la preparazione del caffè » et « Suddivisore di un getto di liquido, particolarmente applicabile alle macchine per la preparazione del caffè », numéros 176817 et 176818) et celui déposé par De Mattei (« Gruppo generatore multiplo applicabile alle macchine per la preparazione del caffè exprès », n. 167196) ainsi que tous les brevets d’Arduino sont transférés à la nouvelle société. Difficile d’ailleurs, au regard de ces brevets de savoir qui a copié qui… ils portent tous sur des robinets de groupe express et diviseurs de sortie de porte-filtre en 2, 3 tasses ou plus. Peut être que De Mattei et Arduino s’étaient séparés sur un désaccord de stratégie commerciale (petits vs gros modèles) ou sur un problème de capacité de production (thèse de Capponi), ou tout aussi bien sur une bisbille de propriété intellectuelle… que la nouvelle association venait réparer.


Brevet de De Mattei, 1919 (image tirée du brevet US1357445).


Brevet de Vernetti, Bartolini et Bossi, 1919 (image tirée du brevet FR512415).


Brevet de Vernetti, Bartolini et Bossi (Corso Casala, 36), 1919 (image tirée du brevet FR512416).


La nouvelle société souffre au départ de la crise sociale et des mouvements de grève, parfois violents, qui agitent Turin au début des années 20. L’usine de production est même occupée un certain temps. À la recherche d’alternatives de production et en désir d’expansion, Arduino prend quand même son essor avec l’ouverture de succursales à Rome (via Frangipane, 30) et Venise (San Conia, colle Stretto Lipoli già Stretto Gallipoli, n. 3022)... où les machines sont transportées en gondole.


Transport de cafetières Express La Victoria Arduino à Venise.


À suivre...

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* Franco Capponi (1/1/1938 - 16/9/2014).
Il est parti alors que je venais de passer dans son sillon avec l’histoire de Moriondo. Dommage que je n’ai pas croisé son chemin plus tôt, j’aurai vraiment aimé le remercier personnellement pour son travail, si proche de ce que j’essaie de faire.

1. Caffettiere e macchine da caffè, le blog de Lucio, et It is time to give back to these designers the respect they deserve!, le blog de Mikael

2. Pour une idée du nombre de marques connues, voir la liste non exhaustive dressée par Andrea Moretto sur son site.
Il est possible que le régime de Mussolini en instaurant une taxe sur les bouilloires de grande taille à la fin des années 20 ait eu une grande influence sur le développement de petites cafetières express tourné vers les ménages.

3. Pour une liste complète des références de ces brevets, voir l’Appendice 1 de l’ouvrage de Franco Capponi. Trésor inestimable pour qui n’a pas d’accès direct aux archives et le courage de compiler les centaines de pages des bulletins.

4 Archives Italiennes des Brevets et Modèles.

5Archives italiennes, reproduites dans l’ouvrage « La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mundo » de Franco Capponi, 2005.




Dernière édition par pootoogoo le Lun 13 Avr 2015, 14:13, édité 1 fois

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par franvespa le Sam 04 Avr 2015, 05:36

Un grand merci et toute ma reconnaissance pour ce délicieux morceau d'histoire, comme chaque fois je me régale.

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par zeb le Sam 04 Avr 2015, 09:04

Oui, merci Seb Wink
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par Pig le Sam 04 Avr 2015, 11:36

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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Message par rotchitos le Sam 04 Avr 2015, 11:59

A propos du modèle victoria, alessandra cagliari me disait, avant que je ne quitte son musée, avoir fait l'acquisition du premier modèle de victoria.
Elle me disait "c'est la machine là, sur l'affiche" avec des yeux pétillants au possible...
Donc du coup à la lecture de ton histoire, je suis allé faire un tour sur le site de cagliari et en effet la machine est là.

Dans toute sa splendeur.



Je crois que je vais la contacter pour lui faire part de tes récits clin d'oeil)
si tu veux ;--))


Dernière édition par rotchitos le Sam 04 Avr 2015, 21:42, édité 1 fois
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Re: Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

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